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lundi 19 mai 2014

Imagine...Phèdre

"Je le vis je rougis, je pâlis à sa vue
Un trouble s'éleva de mon âme éperdue
Mes yeux ne voyait plus
Je ne pouvais parler
Je sentis mon corps et transir et brûler"

Phèdre et Hippolyte, 1815, Baron Guérin, Musée du Louvres
Grande amoureuse tragique de la mythologie grecque, je choisi de vous présenter Phèdre sous les traits que lui donna Racine, plus complexe, plus faible et plus forte, en un mot plus humaine que le personnage originel d'Euripide, auteur grec du Vème siècle avant notre ère.
La pièce:
Écrite et présentée par Jean Racine en 1677, Phèdre est une tragédie en vers de cinq actes. Racine s'inspire de la pièce "Hippolyte porte couronne" d'Euripide (428 av JC) mais articule l'action autour du personnage de Phèdre dont il fait une femme responsable, passionnée, sensuelle.
Phèdre est la fille de Minos et de Pasiphaé, celle ci coupable d'avoir trompé Minos avec un taureau, engendrant ainsi le Minotaure, a subit les foudres d'Aphrodite qui se tournent désormais vers sa fille. Phèdre épouse Thésée, roi d’Athènes dont elle a deux fils. Elle tombe sous le charme d'Hippolyte au premier regard, et essaye dans un premier temps de l'éloigner d'elle et de s'en faire haïr.

 Poterie représentant Aphrodite, 470 av.JC
Hippolyte décide de fuir à la fois sa belle mère qu'il n'aime pas et Aricie, dont il est amoureux mais qui est la dernière survivante d'une famille rivale de Thésée. Cependant Thésée rappelle Hippolyte pour veiller sur Phèdre et ses enfants alors qu'il part en expédition guerrière. Plus tard Thésée est présumé mort, Phèdre se sent libre d'avouer son amour à Hippolyte qui la rejette au profit d'Aricie.  Folle de jalousie devant Thésée revenu elle l'accuse d'avoir tenté de la séduire. Thésée bannit Hippolyte et appelle de ses vœux la vengeance de Neptune.
Rongée de remords, elle se dénonce à Thésée avant de se donner la mort.

Dame de Mycène, 1300 av JC
Le personnage:
Femme pleine d'orgueil, amoureuse passionnée, sensuelle, mère, noble, cruelle et courageuse, les adjectifs se succèdent sans pouvoir cerner définitivement le personnage de Phèdre.
 
Phèdre amoureuse d'Hippolyte est doublement coupable aux yeux de la société, tant pour les grecs antiques que pour la société du XVII° siècle, car ses sentiments relèvent à la fois de l'adultère et de l'inceste bravant ainsi l'interdit fondateur de la civilisation. Racine explore la psychologie de cette femme tourmentée qui lutte d'abord contre la culpabilité d'une passion, malédiction d'Aphrodite, avant de s'y abandonner pour son plus grand malheur car elle ne supportera pas qu'à la blessure d'un amour interdit s'ajoute celle d'un amour-propre bafoué.

 "Les Dieux m'en sont témoins, ces Dieux qui dans mon flanc
Ont allumé le feu fatal à tout mon sang
Ces Dieux qui se sont fait une gloire cruelle
de séduire le cœur d'une faible mortelle"

Le personnage tout entier est tourné vers l'idée de mort, avant même l'acte irrémédiable, elle cesse de s'alimenter et devient de plus en plus faible. Seuls ses devoirs de mère arrivent à la soutenir encore ainsi que le soin de sa nourrice. Une fois que toute la tragédie est consommée la faute ne peut être lavée que dans la mort. 

"Et la mort, à mes yeux dérobant la clarté,
Rend au jour qu'ils souillaient toute sa pureté"

Phèdre princesse antique
Racine s'inspire pour sa pièce, de la tragédie d'Euripide datant de 428 avant JC, celle ci relatant des faits de la période archaïque des rois d'Athènes et de la conquête de l'Attique soit du VIII° siècle avant notre ère. Mais si l'on privilégie les éléments mythologiques dans l'interprétation historique, les faits se situent au XII° siècle av JC, au moment ou Thésée réunit les tribus athéniennes en une seule entité et affranchit Athènes de la tutelle crétoise. Pour imaginer Phèdre il faut donc se pencher sur l'histoire de la mode entre le XII° et le VIII° siècle avant notre ère, en Crète et en Grèce.

Phèdre princesse Crétoise
"Déesse aux serpents" faïence minoenne, -1600av JC
Le costume crétois fait figure d'exception dans l'histoire du costume antique. D'une part il est le premier a avoir fait une distinction nette entre les sexe, et par ailleurs il est le premier vêtement cousu de l'Histoire. Les vêtements sont de laine ou de lin, teintés de pourpre, de bleu de brun ou de jaune, avec jusqu'à 4 teintes pour une même pièce. Certaines sources attestent la présence de motifs de fleurs, de ramages ou encore d'oiseaux.

 Sarcophage Aghia Triada, -1400av JC
Phèdre aurait ainsi été parée d'une jupe en cloche constituée de plusieurs couches de volants allant jusqu'à terre. L'étoffe peut être confectionnée à partir d'un grand nombre de bandes horizontales brodées ou non, de galons rajoutés. Un tablier arrondi recouvre le haut de la jupe. La poitrine est laissée découverte par le corsage qui s'ouvre sur la taille, remonte dans le cou formant un col "Médicis", les manches sont courtes et peuvent être bouffantes, reliées au cou par un jeu de noeuds. Le costume de cour se complète d'une chemisette transparente comme sur la représentation ci-dessous.
"La parisienne" Cnossos, - 1500 av JC
La taille est soulignée par une ceinture ou par un corset, première pièce de l'histoire de la mode à appliquer la métallurgie au costume. Enfin, un manteau long ou une pèlerine venait compléter la tenue pour sortir. La chevelure est nattée, mais ce qui rend exceptionnelles les coiffures de la Crète antique c'est l'usage de chapeaux aux formes variées. Enfin le cou, les bras la coiffure et les oreilles  sont parés de bijoux en or avec des cristaux de roche, du lapis lazuli, des perles, des agates, des améthyste.

Parure de tête du Trésor de Priam, exposé à la BNF

Phèdre, reine d'Athènes

En épousant Thésée, Phèdre s'est très certainement défait de ses habitudes vestimentaires crétoises, pour correspondre à son rang d'épouse d'un Roi athénien, adoptant ainsi le costume grec. Les tissus sont les même qu'en Crète, l'importation de soie pour les plus aisés est largement répandue. Généralement nos contemporains se figurent l'individu antique enveloppé dans des draps blancs, image renforcée par le fait que les statues nous sont parvenues le plus souvent totalement blanches. Hors, il n'en est rien, l'étude de korês profondément enfouies (statues représentant des jeunes femmes) montre l'usage d'une polychromie étendue. Tout comme en Crète, la couleur, le tissage sont utilisées et constituent un indicateur du rang social de l'individu qui les revêt. Les galons aux motifs de vagues stylisées semblent être les plus appréciés.

Korê de Chios, 520 av JC
La grande différence entre les deux costumes que va revêtir Phèdre au cours de sa vie, réside dans le fait que l'un est cousu et l'autre est drapé. En effet l'élégance grecque tient dans le drapé d'une pièce d'étoffe rectangulaire, qui n'est à aucun moment taillée pour s'adapter au corps mais qui est disposée et retenue au moyen de fibules, bijoux totalement absent du vestiaires crétois. On ne distingue donc pas des coupes mais des façons d'ajuster:
- Pallium: l'étoffe enveloppe le corps sans être fixée
- Chlamyde: deux des coins sont liées au niveau du cou au moyen d'une agrafe

Korê, Acropolis, 530 av JC
- Peplos: une robe est formée au moyen de plusieurs agrafes ou fibules au niveau des épaules, puis ceinturée.


 Korê, 580 avJC
La tunique cousue aux épaules, ou khiton, n'est mentionnée qu'à partir de -558 av JC, il est donc peu probable que Phèdre s'en soit vêtue. Les couleurs les plus usuelles sont le violet, le vert et le gris. Quant à la coiffure de Phèdre en tant que reine athénienne elle a pu être variée, boucles laissées libres, tresses, chignon, on peut même envisager qu'elle ait gardé ses habitudes crétoises.

Fresque de Knossos


mercredi 5 février 2014

Imagine...Cosette 3/3

Vous l'aurez longtemps attendu voici l'article final sur le costume de Cosette, lorsqu'elle devient Baronne de Pontmercy.

Robes 1830
 Tout juste fiancée elle reçoit de la part du grand père de Marius les attributs du rôle social qu'elle va désormais endosser: les matières en plus d'être à  la mode se font extrêmement précieuses et raffinée.

«Pékins, damas, moire peintes, robes de gros de Tours flambé, mouchoirs des indes brodés d'un or qui peut se laver, dauphines sans envers en pièces, point de Gênes et d'Alençon parures en vieille orfèvrerie...» et encore «une magnifique robe de moire antique couleur thé»

Pékin: étoffe de soie rayée alternant bandes brillantes et bandes mat

Damas: étoffe de soie brillante dont le tissage forme des motifs tons sur tons ou contrastés.

Damas de soie, XIX°, MET
Moire: tissu à motif d'ondulation produit par le tissage
 
Robe d'époque, 1830's, en moire blanche
 
Cosette se marie le 16 février 1833, en blanc: « Cosette avait sur une jupe de taffetas blanc sa robe de guipure de Binche, un voile de point d'Angleterre, un collier de perles fines, une couronne de fleurs d'oranger; tout cela était blanc, et, dans cette blancheur, elle rayonnait. C'était une candeur exquise se dilatant et se transfigurant dans la clarté.»



 Différents modèles de robes de mariées d'époque 1830's
Ainsi aux vêtements noirs qui marquent l'entrée dans la vie de Cosette quittant Montfermeil, s'oppose le blanc et la clarté de Cosette devenant la femme de Marius, car elle est avant tout la femme de Marius avant d'être madame la baronne de Pontmercy; elle le dit : «Je m'appelle Marius. Je suis madame Toi.» 
La référence au blanc pour une robe de mariée en 1833 peut paraître étrange; beaucoup s'accordent à dire que le blanc ne devient à la mode qu'après le mariage de la reine d'Angleterre victoria, en 1840; cependant nous voyons la future Duchesse de Berry, Marie Caroline de Bourbon, se marier en blanc dès 1816! Mais le symbole du blanc voulu par l'auteur l'emporte sur ces détails.

La vie de baronne amènera Cosette à changer plusieurs fois par jours de tenue et à chaque moment de la journée et convention sociale correspondra un certain type de robe. Par exemple les bras nus et les décolletés sont réservés aux robes du soir.

Robe de jour:


Musée de Philadelphie, 1830
Robe de promenade:


Tenue d'attelage:

 Robe de soirée:



Le nouveau cercle social de Cosette ne tolérera pas  son ancien protecteur Jean Valjean et en accédant aux fastes de sa vie de Baronne il lui faudra renoncer à son affection.
Ce n'est qu'à l'ultime moment que Jean Valjean retrouvera celle qui fut son "ange", et une des dernières choses qu'il remarquera avant de mourir est son col richement brodé, signe ultime que l'enfant chétive dont il a religieusement gardé le costume noir n'est plus.

mardi 26 novembre 2013

Imagine...Cosette 2/3

Cosette jeune fille

De la pensionnaire de couvent à l'ingénue

Bien souvent on ne retient du personnage de Cosette que l'enfant martyre et misérable, considérant la jeune femme qu'elle devient dans la dernière partie du roman comme trop mièvre, lui préférant Eponine, dont elle est le double inversé. Certes Cosette enfant est devenue une référence, un symbole, un personnage mythique. Mais si le personnage de Cosette est simplement romanesque dans la dernière partie, il n'en demeure pas moins essentiel et riche dont l'évolution de condition et de caractère se lit dans sa vêture.

Cosette est née à la fin du premier empire, en 1815, des amours éphémères d'un étudiant peu scrupuleux et de Fantine, jeune ouvrière. Dès sa naissance elle connaît l'abandon, de son père d'abord, puis de sa mère qui la confie aux Thénardier car son statut de mère célibataire est un frein à l'obtention d'un emploi. 



«En France, jusqu’à la fin des années 1870, date à laquelle les premières crèches sont ouvertes, les femmes qui travaillent n’ont pas de mode de garde et sont obligées de recourir à une «gardienne» ou à une «soigneuse». Lorsque la mère décède, abandonne son enfant ou se trouve dans une ville trop éloignée pour pouvoir le visiter régulièrement tout peut arriver: les bambins sont à peine nourris et mal vêtus; dès que possible, ils travaillent jusqu’à quinze heures par jour, sans repos hebdomadaire; ils sont frappés sous le motif le plus futile. Lorsque personne n’est venu les rechercher, à l’adolescence, la famille d’accueil a tous les droits sur eux...» (Myriam Tsikounas).
Dès 1818, Cosette se retrouve condamnée à subir la méchanceté des Thénardier ; exploitée et misérable, d'enfant chérie par sa mère elle devient la plus misérable des servantes: «Comme elle n'avait plus de trousseau, on l'habilla des vieilles jupes et des vieilles chemises des petites Thénardiers, c'est à dire de haillons"

 Cosette et le poupée offerte par Jean Valjean, Léon François Comerre

Elle est sauvée le jour de Noël 1823 par Jean Valjean informé de son existence par Fantine mourante. Cosette quitte alors l'auberge de Montfermeil pour un couvent parisien. Pour marquer la rupture l'auteur souligne le changement de vêtements: «une petite robe de laine, un tablier, une brassière de futaine, un jupon, un fichu, des bas de laine, des souliers, un vêtement complet pour une fille de sept ans. Tout cela était noir»; ainsi par la couleur du deuil est souligné le lien avec Fantine la mère décédée, inconnue de sa fille; et par la qualité des vêtements le changement radical de statut; «Cosette n'était plus en guenilles, elle était en deuil. Elle sortait de la misère et elle entrait dans la vie»


 Reproduction de la mode enfantine sur le site fashion-era

Marius la rencontre au jardin du Luxembourg, où ils se croisent et se remarquent; à ses yeux «c'était une façon de fille de treize ou quatorze ans, maigre, au point d'être presque laide, gauche, insignifiante, et qui promettait, peut-être d'avoir d'assez beaux yeux... Elle avait cette mise à la fois vieille et enfantine des pensionnaires de couvent, une robe mal coupée de gros mérinos noir»; Marius et Cosette se croisent sans se parler deux années.


Robe de 1830 présentée aux enchères.

Cosette devient une jeune fille: «mais il lui parut que ce n'était plus la même jeune fille. La personne qu'il voyait maintenant était une grande et belle créature ayant toutes les formes les plus charmantes de la femme ….C'étaient d'admirables cheveux châtains nuancés de veines dorées, un front qui semblait fait de marbre, des joues qui semblaient faites d'une feuille de rose, un incarnat pâle, une blancheur émue, une bouche exquise d'où le sourire sortait comme une clarté et la parole comme une musique, une tête que Raphaël eut donnée à Marie posée sur un cou que Jean Goujon eût donné à Vénus. «En six mois, la petite fille était devenue jeune fille....Hier on les a laissées enfants, aujourd'hui on les retrouve inquiétantes» 

 
Encore une fois les vêtements changent: «Et puis ce n'était plus la pensionnaire avec son chapeau de peluche, sa robe de mérinos, ses souliers d'écolier et ses mains rouges; le goût lui était venu avec la beauté; c'était une personne bien mise avec une sorte d'élégance simple et riche et sans manière. Elle avait une robe de damas noir, un camail de même étoffe et un chapeau de crêpe blanc. Ses gants blancs montraient la finesse de sa main qui jouait avec le manche d'une ombrelle en ivoire chinois, et son brodequin de soie dessinait la petitesse de son pied»

 P.G Jeanniot, cosette Jeune fille


« Elle sut tout de suite toute la science du chapeau, de la robe, du mantelet, du brodequin, de la manchette, de l'étoffe qui va, de la couleur qui sied, cette science qui fait de la femme parisienne quelque chose de si charmant, de si profond et de si dangereux.» «En moins d'un mois Cosette fut dans cette thébaïde de la rue de Babylone une des femmes, non seulement les plus jolies, ce qui est quelque chose, mais «les mieux mises» de Paris, ce qui est bien avantage»

Jean Valjean ne remplace pas toujours une mère: «une mère , par exemple, lui eût dit qu'une jeune fille ne s'habille point en damas» et puis ajoute l'auteur: «Pour former l'âme d'une jeune fille, toutes les religieuses du monde ne valent pas une mère. Cosette n'avait pas eu de mère. Elle n'avait eu que beaucoup de mères, au pluriel.»

Cosette s'habille donc de façon recherchée mais trop élaborée pour son âge, à la limité de ce qui est acceptable pour une jeune fille de sa condition, « Cosette s'habilla. Elle arrangea ses cheveux de la manière qui lui allait le mieux, et elle mit une robe dont le corsage, qui avait reçu un coup de ciseau de trop, et, qui par cette échancrure laissait voir la naissance de son cou, était comme disent les jeunes fille, «un peu indécent»néanmoins c'est cela qui va charmer Marius et se l'attacher: «Cosette se pencha pour ramasser quelque chose à terre, son corsage s'entr'ouvrit et laissa voir la naissance de sa gorge. Marius détourna les yeux.» «Il contemplait et il adorait les choses qu'elle mettait, son nœud de ruban, ses gants, ses manchettes, ses brodequins, comme des objets dont il était le maître..."



Par la suite, lorsque Cosette épouse Marius, elle change à nouveau de condition et donc de tenue.

Prochain et dernier article: Cosette, jeune femme à la mode, Baronne de Pontmercy

mardi 8 octobre 2013

Imagine...Cosette 1/3

«Exprimer l’humanité dans une espèce d’œuvre cyclique; la peindre successivement et simultanément sous tous ses aspects, histoire, fable, philosophie, religion, science, lesquels se résument en un seul et immense mouvement d’ascension vers la lumière"
La Légende des siècles préface
Cosette jeune fille, P.G Jeaniot
Dans ce voyage avec des personnages célèbres de la littérature, impossible de faire l'impasse, sur l'œuvre de Victor Hugo. Auteur prolifique, il peint ses personnage avec un luxe inouï de détails. Pour ce nouvel Imagine..., j'ai choisi le personnage de Cosette, du roman Les misérables, que l'on se représente toujours sous les traits d'une enfant en haillons et émaciée, ce qu'elle fut cinq années durant. Par la suite elle offre l'image d'une jeune fille confortablement vêtue, puis d'une jeune femme brillante initiant les modes. La richesse de l'écriture de Victor Hugo, la complexité du roman m'amène ici à ne pas simplement vous dépeindre un personnage mais à comprendre sa place dans l'œuvre. Je vais donc scinder mon propos en trois parties, qui seront autant d'articles:
          1. l'auteur et son œuvre Les misérables; objet de l'article présent
          2. Le personnage de Cosette jeune fille
          3. Cosette jeune femme à la mode et future baronne de Pontmercy

Victor Hugo et Cosette

Jean Valjean et  Cosette, G. Brion, 1862

vendredi 5 juillet 2013

Imagine...Othello

"La réputation est un préjugé vain et fallacieux: souvent gagnée sans mérite et perdue sans justice!"

Othello & Desdemone, source inconnue
Othello the Moor of Venice,
Tragédie en cinq actes écrites en vers et prose par William Shakespeare en 1604, inspirée d'une nouvelle de Giovanni Battista Giraldi dit Cinthio, Un Capitano Moro (Un Capitaine mauresque) du recueil Gli Hecatommithi paru en 1565. On ne sait si Shakespeare se servit de l'original italien ou de la traduction française de Gabriel Chappuys publiée à Paris en 1584.  

Othello, par K.F.Beckerc, 1890
 Othello, général populaire et respectée de Venise est éperdument amoureux de Desdémone, la fille d'un sénateur vénitien qui l'aime en retour. En dépit de l'opposition de son père Desdémone épouse en secret son amant de coeur. Mais cet amour déplait et l'entourage proche du couple s'emploie à le détruire, Iago, officier auprès d'Othello s'ingénie à semer doute et jalousie dans le coeur d'Othello. Ce dernier n'arrive plus à croire en l'innocence de sa femme et finit par l'étrangler. Alors même qu'elle rend son dernier souffle la perfidie de Iago est révélée, trop tard, Othello se suicide au côté de Desdémone.

Othello & Desdemone, Antonio Munoz Degrain
 Apparemment simple l'intrigue permet plusieurs lecture. D'abord drame de la jalousie,  Iago l'enseigne à Othello tout en la ressentant à l'encontre du Général: 
«on croit de par le monde qu'il a, entre mes draps, rempli mon office d'époux» (I3)  
« Je soupçonne fort le More lascif d'avoir sailli à ma place» (II1)

illustration tirée de Tales from Shakespeare Charles and Mary Lamb (Philadelphia: Henry Altemus Company, 1901)
Drame de l’altérite ensuite, si nous ignorons sa véritable origine , noire ou mauresque, il est avéré qu'Othello doit sa place à sa bravoure et à ses qualités militaires;  «un noble est vaillant général» (II2), «dans la guerre de Chypre (…) nos hommes d'État n'en trouveraient pas un autre à sa place». Othello reste l'Étranger comme le lui rappelle Iago (III3) : «avoir refusé tant de partis qui se proposaient et qui avaient avec elle toutes ces affinités de patrie , de race et de rang»

 estampe Othello & Desdémone, Théodore Chasseriau, 1850
Tout oppose Desdémone, fille de sénateur qui selon le bon ordre des chose aurait dû épouser un membre de l'aristocratie, à Othello le parvenu , «le More lascif» que l'on soupçonne d'avoir usé de magie pour séduire la blanche Vénitienne, jeune jolie et de famille aristocratique. Cette alliance contre nature provoquera la haine de ceux qui se sentiront trahis, Iago mais aussi du propre père de Desdémone Brabantio.
Enfin, Comme souvent dans les pièces de Shakespeare, le propos politique est important; ici il met en évidence le danger des divisions internes et des luttes pour le pouvoir quand menace l'ennemi extéreur; le complot mené contre Othello privera la Sérénissime de son meilleur soldat face à la menace Turque, les intérêts privés l'emportant sur l'unité au profit de la République. Il fait aussi référence aux questions d'unité politique et raciale qui animent alors l'Angleterre d'Élisabeth Ire traversée par les luttes religieuses entre Anglicans, protestants,  catholiques; et les soupçons à l'égard des Marranes installés à Londres


La Mort d’Othello de Pompeo Molmenti, 1879
Othello, Général Vénitien:
  Plusieurs hypothèses peuvent être posées quant à l'historicité du personnage:
  • Othello le Maure pourrait renvoyer au patricien Cristoforo Moro, qui fut lieutenant-général à Chypre en 1508 et perdit sa femme durant son voyage de retour à Venise;les Moros étaient une ancienne famille patricienne de Venise, originaire dePadoue. Elle fut parmi les premières à ériger des bâtiments àVenise dès 724, et s'y installa dès le milieu du XII ème siècle; elle donna à la République plusieurs dignitaires dont un Doge.
  • d'autres ont pensé au « capitaine maure » (en réalité un Italien du Sud) Francesco da Sessa qui, à la fin de 1544 ou au début de l'année suivante, fut envoyé comme prisonnier à Venise par les Recteurs de Chypre, pour un crime non spécifié.  
  • Mauro est un nom de famille très répandu en Italie , notamment en Sardaigne où il signifie «croc» et par métaphore un éperon rocheux.  
  • Mauro peut aussi renvoyer à la Morée, région grecque, longtemps province vénitienne, dont plusieurs commerçants s'installèrent à Venise où existe encore aujourd'hui une place dei Mori, pluriel de l'italien Moro, en référence aux frères Mastelli Rioba, Sandi et Afani, qui étaient de Morée, dans le Péloponnèse, et qui se sont installés à Venise au XIIe siècle. 
  • On connait aussi le sobriquet Moro pour Ludovic il Moro, duc de Milan; ici moro signalerait un homme prudent et patient en relation avec more ou mûre qui vient du grec moron; le mûrier figurait ainsi sur les armes des Sforza à Milan 
Si on peut trouver une source historique au personnage d'Othello il n'en demeure pas moins que Shakespeare insiste sur certains attributs physique qui le différencie des vénitiens. De nombreuses indications du texte renvoient à l'étranger et en font un homme noir: « un homme aux grosses lèvres» (I1) «un vieux bélier noir» (I1) «au sein noir de suie d'un être comme toi, fait pour effrayer et non pour plaire» (I2) «à la santé du noir Othello» (II3) «peut-être, parce que je suis noir»; «terni et noir comme ma face!» I(II3); d'autres indications renvoient à l'hypothèse d'un Maure, Arabe ou Berbère; ainsi: «vous laissez couvrir votre fille par un cheval de Barbarie»(I1) «un serment fragile échangé entre un aventurier barbare et une rusée Vénitienne» (I3), «Il va en Mauritanie, et il emmène avec lui la belle Desdemone» (IV2);enfin certains passages font référence à un passé oriental comme esclave «de ma capture par l'insolent ennemi, de ma vente comme esclave, de mon rachat»

Ainsi il faut imaginer Othello comme un homme à la peau sombre, sinon noire, habillé en vénitien et certainement pas en oriental car ce qu'il cherche avant tout c'est à s'intégrer, portant une épée espagnole. Shakespeare est avare de plus de description et ne fait mention d'aucun habit si ce n'est d'un mouchoir brodé.
Othello est donc vêtu à la vénitienne, suivant la mode de la période 1560-1565 (soit les années précédant l'écriture de la nouvelle italienne, 1565, et la prise de Chypre par les Turcs 1571) Par ailleurs c'est un homme mûr, qui tend vers la vieillesse: «j'incline vers la vallée des années» (III3)
Il n'existe pas de portrait d'homme noir de cet époque, par contre les peintres nous ont laissé de nombreux portraits de nobles de l'époque.

Giovanni Battista Moroni, Don Manuel de la Cueva 1560
Giovanni Battista Moroni, 1565 
 Giovanni Battista Moroni
Veronese

 Giovanni Battista Moroni
 Le costume masculin se compose à l'époque de chausses et haut-de-chausses pour habiller la partie inférieure du corps, d'une chemise et d'un pourpoint par la partie supérieure. Capes courtes, chapeaux, bijoux gants et épées complètent l'ensemble.
Les vêtements sont de soieries, brocarts, velours. Les chaussures d'apparat sont taillées dans du satin. 
Un général porte aussi lors des combats une armure faite à ses mesures, celle d'Othello aurait pu ressembler à celle de Stephano IV

Cet Imagine s'achève sur ce portrait martial, il y eu de nombreuses adaptations cinématographiques d'Othello qui seront rajoutées dans les jours à venir. 

jeudi 30 mai 2013

Imagine...Iseult

"Non, ce n’était pas du vin : c’était la passion, c’était l’âpre joie et l’angoisse sans fin, et la mort"

Tristant & Iseult, John Duncan
De la légende au roman:

L'origine des textes du XII°, ceux de Béroul, Thomas d'Angleterre, qui nous sont parvenus fragmentés, et ceux de Chrétien de Troyes, perdus, remontent aux légendes orales celtes, populaires et antiques. Au fil du temps la légende s'est empreinte des préceptes de l'amour courtois, plaçant les deux amants sous le joug de la fatalité. La version moderne de René Louis, parue en 1972, rend au récit toute la puissance de la matière de Bretagne, et Iseult retrouve l'initiative dans le drame conformément à la tradition celte qui donne aux femmes un rôle prépondérant.

Le poéte Sire Konrad et sa dame, Codex Manesse, première moitiée du XIV°S
La grande originalité de Tristan et Iseult est d'exprimer à travers un symbole poétique, le vin herbé , un amour plus fort que le monde et ses lois, plus fort même que l'Ordre divin ou la force des relations personnelles;le roman de Tristan et Iseult se présente comme une interrogation inquiète sur la nature de l'amour et sur la place qu'il peut tenir dans les cœurs et dans la société

Les racines historiques de la légende

Les conteurs gallois,  les Mabinogions,  évoquent «Tristan, fils de Tallwch, amant d'Essylt, femme de March»; ils ont favorisé la Cornouailles britannique. Cependant la légende trouve ses racines en Ecosse où il est question d'un héros picte Drustan. Ce peuple écossais avait pour Roi vers 780 Talorc dont le fils se prénommait Drest, forme dérivée de Drustan.On peut voir là les origine du héros Tristan. 
Il n'y a par contre aucune indication historique concernant Iseult, mais comment la séparer de Tristan
Ainsi Iseult pourrait être une princesse Irlandaise du 8ème siècle, dont le destin s'inscrit dans l'histoire des peuples celtes soumis aux invasions saxonnes, angles et viking! Il se peut aussi qu' Iseult soit l'une de ces princesses Norvégiennes installées en ces royaumes viking d'Irlande, comme semblent l'indiquer sa blonde chevelure source d'émerveillement et son prénom même de source germanique ( Ishild)

Tristan et Iseult, Achille Beltrame
Le caractère celtique de l'histoire ne fait aucun doute en dépit des nombreuses références à un monde médiéval plus tardif figurant dans les textes du 12ème siècle.
Sont celtiques les hirondelles qui vont porter au roi Marc le cheveu d'or de la blonde Iseult, elle même probablement inspirée des mythes celtiques où elle porte le nom de Fand, amoureuse du héros Cùchulainn, qui a quitté son mari, Dieu de la mer, Manannan Mac Lir.

coffret de mariage, détail, Vannes, fin XII
Les références multiples à la magie, aux astres, au merveilleux ( le géant, le dragon), les rêves, caractérisent les légendes celtes
Enfin certains lieux ont une signification particulière dans la tradition celte comme les gués qui jouent un rôle important dans la topographie du roman ( Le gué Aventureux, le Gué du Malpas)

Iseult 

Fille de l'un des 150 rois d'Irlande, elle doit suivre Tristan afin d'épouser le roi breton Marc de Cornouailles, en raison de la promesse faite par son père de donner sa fille à celui qui aura terrassé le dragon qui terrorise l'île, or Tristan l'a vaincu au nom de Marc.  Sa mère craignant l'échec de cette union, Marc est un roi âgé, prépare un «vin herbé», breuvage qui a le pouvoir de lier passionnément deux amants. La servante d'Iseult, Brangien, dans la version médiévale par erreur administre le breuvage à Iseult et Tristan lors du voyage en bateau. Dans la version de René Louis, Iseult, déjà amoureuse de Tristan, choisit volontairement de partager le breuvage avec Tristan avec l'aide de Brangien (servante-fée), les deux amants sont alors liés pour 3 ans, chiffre symbolique dans la mythologie celte.

Tristan et Iseult, miniature, 1470
Elle utilise le mensonge, la ruse et la force des mots pour poursuivre son aventure amoureuse avec Tristan, trompant la vigilance du roi Marc (elle refuse de partager le vin herbé avec le roi Marc choisissant ainsi une passion unique, celle qui la lie à Tristan) et de son entourage pendant une année et cela dès la nuit de noces:ayant perdu sa virginité au cours du voyage, Iseult demande à sa servante , qui était vierge, de la remplacer dans l'obscurité, lors de la nuit de noce et ainsi abuse le roi.

 Marc et Iseult, Jones Burne
Par la suite, convaincue de trahison elle est condamnée à mort par son époux, mais la peine est aménagée puisque Marc décide de la livrer aux lépreux! Tristan la sauve et l'entraîne dans sa fuite, dans la forêt de Morois, où ils vivent , deux années durant, en liberté leur amour mais connaissent les privations et les dangers. L'effet du vin herbé passé, les héros reviennent à la conscience de leurs actes et de leurs sentiments, au sublime d'une passion merveilleuse se substitue les limites d'un amour conscient soumis aux obligations, celles qu'imposent , le mariage, les liens familiaux, ou encore les relations hiérarchiques. Leur amour les condamne à la souffrance. 

 Détail coffret en Ivoire, Tristan et Iseult à la fontaine, Paris, 1340-1350
 Iseult sur les conseils d'un ermite décide de revenir auprès du roi qui exige et obtient l'exil de Tristan qui s'installe en petite Bretagne, près de Karhaix ( actuelle Carhaix). Tristan , blessé, appelle à l'aide Iseult la magicienne, qui arrive trop tard ; elle se laisse mourir auprès de son amant.

La mort de Tristan, Marianne Storkes, 1902
En dépit des trahisons qui marquent son bref passage à la cour du roi Marc, Iseult est admirée pour sa beauté, sa noblesse et sa bonté : reine aimée de son époux, adulée par son peuple qui s'oppose à la condamnation prononcée par le roi, protégée par le roi ARTHUR et les chevaliers de la Table Ronde, adorée par Tristan, elle fait l'admiration de tous."Pour l'amour de la noble dame aux cheveux blonds, qui ignore la méchanceté" dit le roi ARTHUR de la reine de Cornouailles!

Blair Leighton, Tristan et Iseult, 1907
Mais elle peut parfois laisser percer quelques sentiments peu louables, et se montre cruelle quand elle décide de faire tuer sa servante.
 «Brangien savait la vie de la reine, Brangien la tenait à sa merci. Ainsi , la peur affole la reine et voici qu'une idée monstrueuse germe en son esprit, s'y installe et ne la quitte plus: «Que Brangien disparaisse et je n'aurai plus rien à craindre!»... Telle est la peur d'Iseult de perdre son amour qu'elle en devient cruelle et sans pitié»

Le costume D'iseult, une princesse du VIII°siècle

Il n'est pas aisé de s'imaginer le costume d'Iseult, l'ensemble des ressources iconographique la représentant son bien trop tardive. Il faut donc s'en remettre à l'archéologie et imaginer un costume mêlant les influences viking, celte et mérovingienne.
 Le costume Viking
Il est constitué d'une sous-robe ou smoke, d'une robe, d'une sur-robe ou robe suspendue et d'un manteau.

Costume viking, Finlande, X°siècle
Reconstitution d'une tenue de femme viking par Penny Walton pour le musée de Jorvik
 A - "robe";
  B - "robe" et un tablier;
  C - "robe", un tablier et une cape plissée;
D - "robe" et cape plissée.

Forum, les couloirs du temps, dessin inspiré de Viktoria Persdotter
 
 Le costume mérovingien:
L'archéologie, en mettant à jour les tombeaux de reines mérovingiennes, notamment celui d'Arégonde vivant au VI° siècle, nous donne de précieux renseignements. 

Reconstitution du costume de Wisigarde, épouse de Théodeberd Ier
Reconstitution de la tenue d'Arégonde d'après les fouilles de son tombeaux
Reconstitution de la tenue d'Arégonde d'après les fouilles de son tombeaux
Reconstitution de la tenue d'Arégonde d'après les fouilles de son tombeaux
Bijoux porté par Arégonde
Et si Iseult appartenait à l'époque carolingienne, plus tardive, ces gravures du X°siècle montre que l'évolution du costume reste peu flagrante.




Le costume Celte 
Le livre de Kells réalisé vers 820, donne une idée de la vêture d'une princesse Celte, relativement proche du costume carolingien, le détail de cette Madonne à l'enfant  met en évidence les motifs celtique de sa robe.



Filmographie
étonnamment pour un mythe aussi connu, la filmographie est plutôt courte, les photos rares, aussi toutes les adaptations, portée à ma connaissance, sont citées même celles ne respectant pas le contexte historique celtique ou du moyen-âge. 
  • 1911: Tristan et Yseult d'Albert Capellani


  • 1920: Tristan et Yseult de Maurice Mariaud
  • 1943: L'Eternel Retour de Jean Delannoy, écrit par Jean Cocteau avec Jean Marais et Madeleine Sologne
  • 1972: Tristan et Iseult d’Yvan Lagrange

  • 1998 1998: Le Cœur et L’Épée de Fabrizio Costa

  • 2006: Tristan et Yseult de Kevin Reynolds avec James Franco et Sophia Myles
    A noter un réel effort dans la volonté de restituer une époque en dépit de quelques fantaisies, l'héroïne porte d'épais lainage et des robes lâches.




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